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Nous sommes programmés pour anticiper

 

Le fonctionnement même de notre cerveau nous voue à nous projeter dans l’avenir, affirme Roland Jouvent. D’où notre difficulté à rester ancrés dans le présent. Explications.

Flavia Mazelin Salvi

Prendre conscience de chaque instant pour ne pas dilapider en vaines spéculations ou en amères ruminations un temps aussi fugace que précieux… Telle est l’invitation que nous lancent, depuis des millénaires, les grands maîtres de sagesse et que reprennent avec succès les grands noms du développement personnel comme Eckhart Tollé, ambassadeur international du présent, ou encore Jon Kabat-Zinn, promoteur de la méditation de pleine conscience. Apaisement des émotions et clarification du mental sont les indéniables bénéfices de l’ancrage dans le moment présent. Pourtant, ils ne sont pas aussi faciles à opérer, ni aussi « naturels » que ne le laissent entendre les guides qui leur sont consacrés. Explications.

Psychologies : Pourquoi, selon vous, avons-nous aujourd’hui tant de mal à vivre dans le présent ?

Roland Jouvent : Nous, humains, avec les primates, sommes programmés pour anticiper l’avenir de manière à prévenir les dangers, à savoir les éviter, mais aussi pour obtenir davantage de plaisir et de récompenses, ce que permettent également nos « voyages » dans le passé. C’est ainsi le cas lorsque nous nous souvenons des bons moments. Au fil du temps, avec le progrès technique – comme des apprentis sorciers –, nous avons pris goût au pouvoir de comprimer le temps et l’espace, dans l’avenir et le passé. Au point qu’avec l’accélération de la pensée nous avons fini par perdre de l’intérêt pour les pensées du présent. Et le phénomène s’est encore accentué avec les nouvelles technologies, qui augmentent considérablement la capacité à multiplier les messages non contraints par le temps (simultanéité des e-mails, SMS et autres « tweets »…). Cela entraîne une confiscation du présent, donc du réel, au profit du symbolique et du virtuel.

C’est aussi cela qui nous permet de penser, de créer, d’évoluer…

Oui, mais plus l’esprit accélère le temps, plus il se dissocie du temps du corps, et plus il s’épuise et s’égare. Notre cerveau s’est construit avec l’héritage ancien de toutes les lois : loi de reproduction, loi de survie, loi d’attachement… Ce cerveau est l’animal en nous, nous ne pouvons pas accélérer son activité, contrairement à sa partie la plus sophistiquée et évoluée, le néocortex, qui nous permet de passer du concret, du réel, au symbolique. Un exemple : « J’ai soif », message de mon cerveau animal. Grâce au néocortex, je peux apaiser momentanément cette sensation en me représentant le verre d’eau fraîche que je vais bientôt boire. Mais si le verre d’eau fraîche n’arrive pas, mon néocortex s’épuisera à produire des représentations, et mon corps physique subira les doubles conséquences du manque et de la suractivité. C’est ce qui se passe avec les nouvelles technologies : nous n’échangeons plus que des représentations, des images, des mots, des idées… Or, nous avons du mal à ralentir, car la vitesse, qui nous fait sortir du présent, procure des sensations très addictives : elle dissout (momentanément) l’anxiété et procure un sentiment de toute-puissance. En contrepartie, la rapidité psychique est source d’épuisement, les besoins physiques, y compris ceux de notre cerveau, n’étant plus respectés.

Justement, vivre « ici et maintenant » signifie faire preuve d’attention et être capable de ressentir ce qui est en train de se passer, sensations, émotions… Quels en sont les bénéfices ?

Être conscient de nos émotions et de nos sensations permet la resynchronisation du corps et de l’esprit, ainsi que celle des deux hémisphères de notre cerveau. Être présent à soi rend capable d’identifier puis de nommer les émotions, ce qui lève la tension intérieure générée par l’absence de dialogue entre la trace émotionnelle (mes muscles tendus, mon souffle court) et sa représentation (je suis en colère). Si je ne peux pas me dire que je suis en colère, alors je ne peux pas non plus la décharger, car tout se déroule comme si je devenais étranger à ce qui se passe dans mon corps. Or, la levée d’une tension est source de mieux-être, parce qu’elle procure un sentiment de maîtrise : rien n’est pire que d’ignorer la cause de son angoisse. Nous avons besoin de nous approprier un événement pour avoir une emprise sur lui, pour cesser d’en être la victime. Sans ancrage dans le moment présent, dans la réalité, il est impossible d’activer ce processus. Pour ce qui est de la resynchronisation des deux hémisphères du cerveau, il suffit de mettre au même rythme le corps et l’esprit : lorsque l’esprit ne va pas plus vite que le corps, le néocortex ralentit, il se met sur « pause », et le cerveau entier se repose. Ainsi resynchronisés, nous nous sentons plus détendus et nous sommes plus attentifs.

Comment faire ralentir notre cerveau ?

En faisant des choses très simples, si nous ne sommes pas dans un état pathologique. Marcher en ayant conscience de nos pieds sur le sol, nous concentrer sur la couleur verte de l’herbe si nous nous promenons dans la nature, lorsque nous écoutons de la musique, nous fixer sur la rythmique et non sur la mélodie, propice aux vagabondages de l’esprit… Pour déclencher le processus de resynchronisation, nous pouvons aussi accuser réception de la stimulation du système de récompense dans les actes du quotidien. Reprenons l’exemple du verre d’eau quand nous avons soif, il suffit de prendre le temps de ressentir ses bienfaits et se dire simplement : « Boire me fait du bien. »

Il existe un courant spirituel, philosophique qui nous incite à nous ancrer dans le moment présent, voire à le savourer. Mais celui-ci, pour beaucoup d’entre nous, peut être frustrant ou douloureux…

Il est évident que savourer le moment présent n’est possible que s’il est agréable. Lorsqu’il est inconfortable ou douloureux, cela n’a aucun sens. Nous n’avons pas été programmés pour nous immobiliser dans l’inconfort ou la douleur, mais au contraire pour fuir ces désagréments et pour activer, si possible, notre système « plaisir-récompense ». Cela dit, l’anxieux, qui est « malade » du futur, peut trouver dans le moment présent un soulagement et un appui. Ce qui est en revanche impossible pour le dépressif, et pour cause, puisqu’il n’a rien dans son présent qui lui donne envie de vivre. Plus ordinairement, lorsque nous sommes coincés dans une situation frustrante ou inconfortable, faire des petites pauses en revenant à nos sens peut aider à apaiser le corps et l’esprit, donc favoriser une vision et des prises de décision plus apaisées.

Autre écueil, comment faire la différence entre une anticipation juste de l’avenir et des spéculations anxieuses ?

Pour atteindre un objectif, il est juste et nécessaire d’anticiper les problèmes et de prévoir un éventail de solutions. Se projeter dans l’avenir est une condition de l’évolution humaine : nous anticipons un futur meilleur pour améliorer nos conditions de vie et obtenir des gains – plaisir, sécurité, pouvoir… Les spéculations anxieuses n’ont rien à voir avec cette dynamique, puisque la personne est uniquement dans l’anticipation négative, et que le seul bénéfice qu’elle attend n’est pas une amélioration de son présent, mais l’assurance de ne pas être attrapée par surprise quand le « pire » arrivera. Pour elle, l’intolérable, c’est la peur. La peur de l’événement à venir, et non de l’événement en soi, c’est pourquoi elle se transforme en machine à penser le pire. L’anticipation anxieuse est caractérisée par une fixation exclusive sur les scénarios négatifs et un état permanent d’hypervigilance, alors que la juste anticipation correspond à une évaluation réaliste des risques.

Un grand courant de la thérapie moderne, la psychologie positive ou les thérapies comportementales et cognitives par exemple, ne s’appuie pas sur le passé, mais travaille sur le présent pour améliorer la vie « maintenant » et à venir. Quels sont, selon vous, les bénéfices et les limites de cette approche ?

Il me semble difficile, voire impossible, de ne pas prendre en compte le passé du sujet. Événements et relations nous construisent de telle ou telle façon, et donnent naissance à des croyances qui deviennent notre grille de lecture de la vie. Il se peut que ces croyances soient négatives, erronées parfois, mais nous ne pouvons, du jour au lendemain, les remplacer par des croyances qui seraient meilleures ou plus vraies. Je pense en revanche qu’il est important de réconcilier les gens avec leur passé, de leur fournir des clés de compréhension qui leur permettront d’établir des liens de cause à effet. Il ne s’agit pas pour autant de faire du passé la source exclusive de tous les problèmes et de tous les dysfonctionnements. De même qu’il ne s’agit pas de dénier à la psychologie positive sa capacité à neutraliser des comportements et des croyances préjudiciables. Cela semble peut-être une banalité, mais le thérapeute doit, selon moi, prendre en compte l’individu dans toutes ses dimensions temporelles.

 

 

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